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Coronavirus : le risque est d’entrer dans « une nouvelle ère de surveillance numérique invasive »

« Avec les bonnes applications, tous les bogues de l’humanité deviennent mineurs », écrivait, en 2013, l’essayiste Evgeny Morozov, moquant la propension des geeks à voir la technologie comme solution à tous les problèmes du monde. Face au Covid-19, cette tendance au « solutionnisme technologique » est de nouveau à l’œuvre. Comment ne la serait-elle pas, alors que la pandémie fait rage, tuant par milliers et plongeant des millions de confinés dans l’angoisse et l’incertitude ?

Une idée a prospéré dans le monde entier sur ce terreau favorable : l’utilisation des données numériques, en particulier des téléphones mobiles, pour combattre la pandémie. L’idée coule de source : alors que dans certains pays, notamment la France, 80 % de la population se promène avec son smartphone en poche, les données mobiles sont une mine d’or pour les épidémiologistes et les pouvoirs publics, en particulier en matière de géolocalisation. Elles offrent aux scientifiques un aperçu fidèle des flux de populations, et donc une précieuse fenêtre sur la pandémie. Pour les pouvoirs publics, ces données peuvent permettre d’anticiper la charge des infrastructures de santé, de savoir si les restrictions de déplacement sont efficaces, voire de suivre à la trace les malades et les confinés.

Le travail sur des données agrégées, qui ne permettent en théorie d’identifier personne et qui ont fait leurs preuves par le passé, a déjà commencé, partout dans le monde.

En France, Orange fournit à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), à l’Assistance Publique – Hôpitaux de Paris (AP-HP) ou à certaines préfectures des données issues de ses abonnés téléphoniques. Google a, à son tour, a publié l’évolution de la fréquentation de certains types de lieux (restaurants, transports…), en se fondant sur les données en sa possession.

La tentation d’aller plus loin

Mais, avec la propagation rapide de la pandémie, la tentation d’aller plus loin est forte. En Israël, les moyens de l’antiterrorisme sont mis à profit pour identifier les malades potentiels en se fondant sur leur proximité, déduite de leurs données téléphoniques, avec des personnes infectées. A Taïwan, le respect du confinement par les personnes malades est vérifié directement par le biais des données mobiles. Dès février, la Chine a déployé dans certaines provinces une application pour filtrer les déplacements. Si le particulier reçoit un code orange ou rouge, il est soupçonné de porter le virus et doit s’isoler.

L’idée de telles applications semblait alors lointaine et dystopique. Quelques semaines et plusieurs dizaines de milliers de morts plus tard, les initiatives se multiplient pour rendre le « traçage des contacts », un des outils de base de lutte contre les épidémies, plus rapide, plus fiable, automatique et réalisable à l’échelle de dizaines de millions d’individus. L’Allemagne et le Royaume-Uni, entre autres, travaillent sur des applications en ce sens, sur la base du volontariat. Le nouveau comité scientifique établi par l’Elysée doit aussi y réfléchir. Non seulement destinées à sauver des vies, ces applications sont même censées rendre possible le retour à la vie « normale » – et donc à l’activité économique – sans déclencher une nouvelle flambée épidémique.

Sur le papier, c’est l’exemple parfait de la « bonne application » raillée par Morozov. Les données personnelles seules ne mettront pas un terme à ce que les Nations unies qualifient de pire crise depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Mais ces données, sous certaines conditions, peuvent être utiles contre la pandémie. Elles sont déjà là : le secteur privé et certains Etats ont construit, ces vingt dernières années, de gigantesques infrastructures pour les collecter. Pour la plupart, ces données sont utilisées pour vendre de la publicité. Il est tentant d’y puiser des armes contre la pandémie.

Des choix délicats

Les grandes démocraties vont donc devoir faire des choix délicats, et ce, alors que les périodes de crise sont propices aux décisions hâtives, aux textes de loi mal ficelés et aux effets de cliquet. La grande inconnue demeure à ce jour dans l’acceptabilité sociale de ces dispositifs. L’ampleur de la crise sanitaire, et son lourd bilan, est-elle de nature à faire sauter les digues en matière de libertés publiques ? La société civile s’inquiète déjà.

« Les initiatives des Etats visant à contenir le virus ne doivent pas servir de prétexte à entrer dans une nouvelle ère de systèmes généralisés de surveillance numérique invasive. Aujourd’hui plus que jamais, les gouvernements doivent veiller rigoureusement à ce que les restrictions imposées aux droits humains ne piétinent pas les garanties en la matière, établies de longue date », écrivent plusieurs dizaines d’ONG, dont Amnesty International ou Human Rights Watch dans une déclaration commune, publiée le 2 avril.

Car toutes les solutions ne se valent pas du point de vue de la protection des données. Certaines applications, utilisant un minimum d’informations personnelles, peuvent être respectueuses de la vie privée, à condition que les conditions de sécurité informatique et d’organisation soient réunies.

L’Europe, avec son règlement sur les données personnelles, passe pour avoir la législation la plus stricte sur la question. Ce dernier n’interdit pourtant pas de développer des outils numériques contre la pandémie. Comme le rappelle la présidente de la Commission nationale de l’informatique et des libertés, Marie-Laure Denis, si ce système de géolocalisation est contraint dans le temps, transparent, assorti de mesures de sécurité, le moins intrusif possible, et comporte un intérêt scientifique avéré, alors le droit ne devrait pas s’y opposer. Et il y a fort à parier que les citoyens non plus.

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