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Haïti profite-t-elle vraiment des technologies numériques ?

Les technologies numériques, comme les technologies de l’information et de la communication (TIC), ont transformé les activités économiques à travers le monde au cours de ces dernières années. Ces transformations ont engendré des hausses importantes et durables de productivité qui ont conduit à une augmentation du taux de croissance économique de ces pays.

Certains auteurs voient dans les technologies numériques une quatrième révolution industrielle tant elles ont métamorphosé  les économies et les sociétés. Les humains sont désormais interconnectés, quelle que soit leur zone de résidence. Le coût de transport des marchandises  devient de plus en faible : la distance ne constitue plus une barrière. Les prévisions et les prises de décisions stratégiques deviennent plus simples.

Klaus Schwab (2016) soutient qu’une quatrième révolution industrielle est en train de s’opérer et qu’elle métamorphosera fondamentalement les économies et les sociétés. Selon lui, il en résultera une fusion des mondes physique, numérique et biologique qui se déclinera, par exemple, sous la forme de chaines de production hautement interconnectées ainsi que des processus semi-automatiques de prévisions et de prises de décisions.

Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee (2015) décrivent l’ère numérique comme le « deuxième âge de la machine ». Si la première ère de la mécanisation, du début de la première révolution industrielle à aujourd’hui, a été marquée par l’automatisation de tâches effectuées jusque-là manuellement, la deuxième verra l’automatisation d’une foule de tâches fondées sur le savoir et leur exécution à bon marché sur une grande échelle.

Haïti profite-t-elle vraiment de l’ère numérique ? La réponse demeure mitigée. Parmi les secteurs qui utilisent les TIC en Haïti, on peut citer les banques et les télécommunications. Le secteur bancaire utilise des solutions numériques depuis assez longtemps. Les succursales des banques commerciales sont interconnectées à travers tout le pays et avec l’étranger, à travers leur site internet. Toutefois, elles sont encore en retard par rapport à ce qui se fait en Amérique du Nord par exemple.

Aujourd’hui au Canada, dans les guichets automatiques, on peut déposer directement des chèques et des billets sur son compte en banque. La balance s’affiche de façon automatique et le client n’a qu’à valider. L’intelligence artificielle a grandement contribué à ces réalisations. Je vis à Montréal depuis 2008, et je n’ai pas eu la chance de faire la connaissance d’un livret bancaire. Il n’y a que des cartes bancaires électroniques. Beaucoup d’entreprises et d’institutions n’acceptent plus de cartes électroniques sans puce.

Le secteur des télécommunications utilise également les technologies numériques avec toujours un important retard par rapport à la frontière technologique nord-américaine. Globalement, les pays en développement et émergents ne profitent pas toujours pleinement des TIC de façon optimale en vue de créer de la richesse et de rattraper leurs retards par rapport aux pays riches.

Selon les statistiques publiées par l’Union internationale des télécommunications (UIT) en 2017: 60,5 % de la population haïtienne avaient accès à un téléphone portable, environ 25 % disposaient d’une connexion internet via un smartphone et 12,2 % avaient une connexion internet via un ordinateur. Le pourcentage de ménages ayant accès à Internet s’élevait à seulement 4,7 % pour une moyenne mondiale de 51,5 %. On notait également que seulement 10 % des ménages haïtiens détenaient un ordinateur.

Faible contribution des TIC au PIB

L’Enquête sur les services de télécommunications réalisée en 2009 par l’Institut haïtien de statistique et d’informatique (IHSI), dont le rapport a été publié en 2013, révèle que ce marché a créé en 2008 un total de 2 500 emplois directs et un nombre plus important d’emplois indirects. La pénétration de la téléphonie dans le pays était de 5 % en 1998, 37 % en 2008, et en 2018, il s’élevait déjà à environ 61 %. Les impôts payés par les opérateurs de téléphonie mobile (TCA et impôts sur le revenu) s’élevaient à seulement 5,7 milliards de gourdes en 2007-2008.

La quasi-totalité (94 %) des radios qui sont des sociétés ou des coopératives avait un capital social de moins de 100 000 gourdes en 2007-2008. Le paysage radiophonique était (est encore) dominé par les stations avec une programmation généraliste constituée de bulletins d’information, de spots publicitaires et d’émissions culturelles et de divertissement. Le chiffre d’affaires cumulé de 259.1 millions de gourdes était constitué d’une modeste contribution de ce sous-secteur à l’économie nationale, soit environ 0.1 % du produit intérieur brut (PIB) du pays en 2007-2008. Avec une contribution si faible, on ne peut pas conclure que les services de télécommunication contribuent de façon significative au PIB.

Pour cette enquête, la population cible était constituée de l’ensemble des opérateurs de téléphonie, des fournisseurs  d’accès à internet, des stations de radio et de télévision ainsi que des entreprises fournissant des services marchands de télécommunication, de transmission de sons, d’images et de données par câble, de radio et télédiffusion, de postes-relais ou satellite. On y comptait également les communications par téléphone, télégraphe et télex.

Parmi les opérateurs considérés, on retrouvait les services de téléphonie, d’accès internet, de radiocommunication, de radiodiffusion et de télédiffusion. Au total, 279 entreprises étaient sélectionnées, dont 88 dans l’aire métropolitaine et 191 dans le reste du pays. Cependant, les réalités du terrain avaient contraint l’IHSI à enquêter sur seulement 161 entreprises : 4 opérateurs téléphoniques, 138 stations de radio et 19 stations de télévision.

L’IHSI se plaignait du manque de coopération de la part des responsables des entreprises contactées et du nombre élevé de questionnaires non exploitables reçus. Les fournisseurs d’accès à Internet n’avaient pas voulu collaborer à l’enquête. Il y a eu également des questionnaires relativement incomplets pour les opérateurs de téléphonie; ce qui avait poussé l’IHSI à recourir à d’autres sources indirectes pour compléter les informations fournies. Une façon de dire qu’une enquête sur le secteur demeure encore nécessaire aujourd’hui.

Le secteur des télécommunications a quand même évolué assez rapidement au cours des 20 dernières années. Avant 1998, il existait un seul opérateur public évoluant dans la téléphonie fixe. De 1998 à 2010, la structure du secteur des télécommunications est devenue oligopolistique. Quatre opérateurs, dont trois fournisseurs privés de services de téléphonie mobile, utilisaient différentes technologies telles que la technologie numérique «Code Division Multiple Access» (CDMA) et la technologie «Global System for Mobile Communication» (GSM). Depuis 2011, le marché est devenu un duopole, avec la Digicel et la Natcom, deux acteurs privés étrangers.

La persistante fracture numérique

Concernant la proportion de personnes ayant accès au téléphone, Thierry Geiger, économiste principal au Forum économique mondial, affirmait que « les téléphones portables deviennent peut-être omniprésents dans le monde entier, mais la révolution des TIC ne se fera pas par le biais des messages vocaux ou des SMS. Sans un meilleur accès à une connexion internet abordable, une énorme partie de la population mondiale continuera à vivre dans un état de pauvreté numérique, privée des formidables avantages économiques et sociaux que les TIC représentent ». Cette affirmation confirme l’existence d’une fracture numérique croissante entre les plus riches et les plus pauvres, que ce soit au niveau des firmes, ou au niveau des ménages et des pays.

Outre la très faible contribution du secteur des télécommunications dans la croissance économique, le fait que le secteur de la téléphonie est exploité par des opérateurs étrangers cela peut nuire également aux retombées économiques que pourrait tirer le pays. Ce secteur peut profiter davantage à des pays étrangers qu’à l’économie nationale. On a eu un exemple éloquent en 2012-2013, quand le taux de croissance économique de 4.2 % était tiré par un accroissement de la valeur ajoutée de 9 % du secteur des bâtiments et travaux publics (BTP). Le hic était que ce secteur était dominé par des compagnies étrangères, notamment dominicaines.

Théoriquement, le PIB haïtien peut être gonflé par des revenus et des salaires des entrepreneurs et travailleurs étrangers. Le problème serait cependant atténué si ces entreprises employaient un nombre plus important de travailleurs haïtiens et disposaient de plus d’entrepreneurs locaux dans leur conseil d’administration. Or, très souvent, ces entreprises étrangères viennent avec leurs propres travailleurs, sauf quelques rares exceptions au bas de l’échelle. Le secteur des télécommunications peut se retrouver dans la même catégorie que la construction.

Dans les TIC en Haïti, il y a une importante fuite de devises étrangères, particulièrement de dollars américains. C’est comme si l’on importait des services des télécommunications en plus des équipements. Les recettes sont collectées en gourdes pour ensuite s’envoler vers l’étranger en dollars américains. Ce mécanisme crée une forte pression sur la demande de dollars américains dont les conséquences influent fortement sur la dépréciation de la gourde par rapport au dollar américain. Cela est d’autant plus vrai qu’avec la dépréciation de la gourde, ces compagnies augmentent leurs tarifs.

Au niveau national, si Haïti ne se montre pas assez novateur, elle ne pourra pas profiter du marché mondial et de ses voisins de la Caraïbe et de l’Amérique du Nord. La croissance économique peut provenir de l’appropriation des innovations technologiques susceptibles d’accroître le niveau de productivité et de déplacer la frontière des possibilités de production. Mais tout semble indiquer qu’Haïti n’est pas encore à ce niveau de planification stratégique qui permettrait de profiter des opportunités qu’offre le numérique.

La Covid-19 démontre que les pays les mieux outillés sur le plan technologique arrivent à s’adapter plus facilement. Ils expérimentent aisément le télétravail, la télémédecine et le téléenseignement. Des objectifs difficilement réalisables par les pays pauvres.   

Thomas Lalime

thomaslalime@yahoo.fr

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