Innovation

Hôpital numérique : « L’écran détourne du patient et déshumanise le soin »

Parmi les grands mouvements de transformation qui affectent l’hôpital, le « plan hôpital numérique » a comme objectif la digitalisation complète des données médicales et des pratiques au sein des établissements. Il vise à produire une médecine « sans papiers ». Cette mutation apporte nombre d’éléments de sécurité et une amélioration de la transmission des informations. Mais, au-delà de la simple soumission à une réglementation, elle pose des questions liées aux outils informatiques disponibles – sans parler des problèmes de protection des données, qui ne sont pas l’objet de ce texte.

En raison des imperfections de ces derniers et d’un temps de saisie contraignant, elle participe de façon nette à la surcharge de travail des acteurs du soin, à la perte de sens de leur métier en les éloignant des patients, et au burn-out de certains. Elle doit absolument être prise en compte dans l’appréciation du travail hospitalier et de sa pénibilité.

Cette perception n’est pas le fait d’« une résistance au changement » ou d’un problème de génération. Elle est ubiquiste, comme en témoigne un éditorial de Danielle Ofri, médecin hospitalière (hôpital Bellevue, New York), dans le New York Times du 8 juin 2019, qui évoque l’alourdissement notable de la charge de travail lié au dossier médical électronique, accepté sans broncher par des corps de métier au degré très élevé de conscience professionnelle et d’esprit sacrificiel. Elle fait l’objet d’une vidéo parodique sur YouTube (#letdoctorsbedoctors), qui dénonce les multiples obstacles analogues aux nôtres outre-Atlantique. La mutation numérique et ses répercussions sur le raisonnement médical suscitent de nombreuses publications, dont la thèse de sciences du docteur David Morquin, infectiologue et spécialiste des systèmes d’information (CHU de Montpellier).

Cette transformation repose sur l’emploi de logiciels professionnels et sur les techniques de reconnaissance vocale développées pour faciliter la saisie des données. Bien que ces logiciels sont des outils spécialisés, les médecins connaissent tous les dysfonctionnements quotidiens de l’informatique dont la répétition pèse sur la pratique.

La reconnaissance vocale doit remplacer l’emploi du dictaphone avec une frappe assurée par les secrétaires. L’économie de ce temps de frappe, souhaitée pour réduire les effectifs, est responsable d’un glissement des tâches des secrétaires aux médecins, et engendre des transformations qui dégradent le langage. Autocorrections inappropriées, fautes de transcription, les textes produits comportent de nombreuses erreurs de genre et d’accord, ne peuvent pas créer de noms propres, génèrent un néolangage (« syndrome gris pâle » pour « syndrome grippal ») dont la correction est fastidieuse et inepte.

La consultation « sans papiers » conduit les praticiens à dicter directement à l’ordinateur leurs données d’observation, installant avec l’écran un tiers qui capte le regard et l’attention qui devraient être portés aux patients et détourne le temps qui leur est dû. L’écran déshumanise le soin.

La saisie informatique nécessaire pour fournir des documents normés accapare le temps de travail, induit la création de modèles standardisés, de menus déroulants limitant l’expression spontanée. La soumission à la réglementation comporte le risque de se consacrer davantage à la production de textes parfois factices qu’au soin. Elle favorise le copier-coller, reproduction rapide de données non critiquées et non synthétisées, pour gagner légitimement du temps. La journée à l’hôpital est dominée par les écrans. La saisie se poursuit pendant les réunions scientifiques, altérant la concentration et la participation des étudiants et des seniors. Le personnel soignant connaît les mêmes contraintes. L’obsession de la traçabilité ne prend pas en compte la qualité de réalisation. Par bien des aspects, les utilisateurs sont actuellement soumis à la technique, alors que la technique devrait être au service du professionnel.

La numérisation du dossier papier fait passer du matériel à l’immatériel. L’enquête diagnostique s’apparente dans les cas complexes à un travail policier. Plus le recueil d’indices est minutieux, plus la précision diagnostique est grande et meilleure est la qualité de prise en charge. La lecture et l’analyse d’un dossier papier dans son intégrité ont un début et une fin délimités, et permettent la « sérendipité », c’est-à-dire de trouver sans chercher une donnée majeure de l’histoire. Avec la digitalisation, on ne peut trouver que ce que l’on cherche, les fichiers immatériels ne sont pas explorables de la même façon, le temps d’ouverture de chaque document ralentit la progression.

Les étudiants hospitaliers voient aussi leur travail se modifier : leur participation à la genèse du dossier informatique soulage le travail des internes, anonymise l’écriture et ne permet plus l’analyse de leur propre raisonnement, alors que ce temps formateur est capital.

La modernisation de l’hôpital passe nécessairement par la mutation digitale. Mais ce changement induit un risque majeur de dérobement du regard et de désertion de la proximité des patients pour répondre aux exigences réglementaires. C’est un élément crucial à prendre en compte dans la réflexion sur l’organisation hospitalière.

Julie Cosserat(médecin interne, à Paris)

Click to comment

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Most Popular

An emerging technology news provider world wide. It helps reader to get the updated technology news. A right place for knowing the emerging technology, mobile technology, software, infrastructure and its business.

Reader one stop place for all tech news.

Copyright © 2016. Poweredby WordPress, Designed & Maintained by Umer Qaisar.

To Top