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Le virage vers la monnaie numérique des banques centrales

Selon une étude de la Banque des règlements internationaux, 80 % des banques centrales du monde étudient la possibilité de créer une monnaie numérique. Environ 10 % sont déjà au stade de projet pilote. Par exemple, la Chine l’expérimente depuis le mois de mai 2020 dans quatre grandes villes. Avec la flambée du bitcoin, les banques centrales ne veulent pas laisser le contrôle des monnaies numériques leur échapper. Elles craignent aussi de perdre le contrôle de la politique monétaire si des monnaies numériques privées comme le bitcoin gagnent du terrain.

Au Canada, d’après Paiement Canada, en 2019, 78 % de l’ensemble des paiements étaient réalisés avec des cartes électroniques contre seulement 22 % en espèces. Le paiement en espèces représentait un montant de 85 milliards de dollars canadiens en 2019. La part de la monnaie électronique utilisée dans les transactions est donc en progression constante, contrairement à l’usage des espèces. 

De son côté, la Banque centrale européenne projette de lancer l’euro numérique en 2021. Alors qu’en octobre 2020, Jerome Powell, président de la Banque centrale américaine, la Fed, avait confirmé que les États-Unis réfléchissaient sérieusement à l’émission de leur cryptomonnaie ou le dollar numérique. Il avait indiqué que l’évaluation complète des avantages et des risques allait prendre du temps. Mais la Covid-19 a, semble-t-il, encouragé l’utilisation de l’économie numérique, ce qui a poussé les banques centrales à accélérer le processus de création de leur monnaie numérique.  

Ce n’est pas seulement une préoccupation des pays industrialisés. Un pays de la Caraïbe comme Les Bahamas est déjà en phase d’implémentation alors que la Jamaïque  est à un stade avancé dans la recherche conceptuelle pour la mise en œuvre de sa monnaie numérique.

En Haïti, le gouverneur de la Banque de la République d’Haïti (BRH) avait présenté le projet de la gourde digitale à l’édition virtuelle du Sommet de la finance le 30 avril 2020. Depuis, un concours a déjà été lancé sur le choix du nom que portera la nouvelle monnaie haïtienne. 

C’est quoi une monnaie numérique ?

Traditionnellement, il existait deux formes de monnaie : la monnaie fiduciaire ou encore les pièces et les billets de banque et la monnaie scripturale, c’est-à-dire quand l’argent prend la forme d’un jeu d’écriture sur les comptes détenus dans les banques commerciales. À travers ces jeux d’écriture, le client pouvait effectuer des virements ou réaliser des paiements par chèques. La monnaie numérique fait partie d’une troisième catégorie dite monnaie électronique. Dans cette catégorie se trouvent les cryptomonnaies du type Bitcoin ou Libra, le projet de monnaie numérique de Facebook. Mais on y trouve également d’autres types de monnaie plus ancienne comme les cartes guichet, de débit et de crédit.

Pour la Banque centrale européenne (BCE), la monnaie numérique est une valeur monétaire représentant une créance sur l’émetteur qui est stockée sur un support électronique mais ayant à sa base un montant d’argent et qui est acceptée par des entreprises autres que l’émettrice. Le support électronique peut être un téléphone intelligent ou même un simple téléphone. Ce support électronique permet de différencier la monnaie numérique des autres types de paiement comme les cartes guichet, les cartes de crédit et de débit.

Selon la BCE, l’euro numérique peut grandement aider en cas d’occurrence d’un événement extrême qui pourrait mettre à mal les moyens de paiement actuels. Parmi ces éventualités, on peut citer la possibilité d’une cyber-attaque de grande ampleur, de catastrophe naturelle ou d’une pandémie pire que la Covid-19. Des désastres qui peuvent affecter sévèrement les systèmes de paiements dont l’euro numérique pourra en diminuer l’effet. L’idée n’est pourtant pas vraiment nouvelle puisque depuis 1997, le Parlement européen avait fait mention du concept de Monnaie numérique de banque centrale (MNBC).

Timothy Lane, gouverneur adjoint à la Banque du Canada, a confirmé que la Covid-19 pourrait pousser les autorités monétaires canadiennes à accélérer le processus de création du huard numérique. Elle a d’ailleurs déjà amplifié l’usage des cartes au détriment des espèces. 

Comment fonctionnera la monnaie numérique ?

Selon Stephen Murchison, conseiller du gouverneur de la Banque du Canada, « une monnaie numérique de banque centrale offrirait un plus grand choix aux consommateurs, tout en préservant la concurrence entre les fournisseurs de services financiers (dont les banques commerciales), comme le fait actuellement l’argent comptant. Bien conçue, cette nouvelle forme de monnaie pourrait même remplacer d’autres moyens de paiement s’ils devenaient provisoirement inutilisables. 

En gros, une Monnaie numérique de banque centrale fonctionnerait comme les moyens de paiements électroniques actuels. À ceci près qu’elle ne serait pas liée à une banque commerciale, comme le sont les comptes bancaires et les cartes de débit. » Le banquier central rassure que « même si la Banque du Canada choisissait d’émettre une monnaie numérique, elle continuerait quand même d’imprimer des billets. Elle fournira aux Canadiens des coupures ultra-sûres aussi longtemps qu’ils en demanderont.» Ce sera probablement le cas de toutes les banques centrales, y compris la BRH. 

Pour utiliser la nouvelle monnaie numérique, le client ouvrirait un compte unique à la banque centrale. Ce compte, selon toute vraisemblance,  ne rapporterait pas d’intérêts afin d’éviter toute concurrence avec les institutions financières privées. Les salaires des travailleurs pourraient être versés dans ce compte avec la possibilité qu’ils le transfèrent, au besoin, sur d’autres comptes dans les banques privées. Mais les modes de fonctionnement de la monnaie numérique ne sont pas encore clairement définis.

Dans un article du journal canadien La Presse, Karim Benessaieh indique que « beaucoup d’experts estiment que les monnaies numériques de banques centrales changeraient très peu de choses en 2021, puisque pour l’essentiel, les transactions se font déjà de façon numérique, par cartes guichet, de crédit ou de débit. Le grand avantage, pour la Banque du Canada, c’est qu’elle disposerait d’un levier supplémentaire pour créer de la monnaie, une forme moderne de l’impression des billets de banque en déclin. Actuellement, une part importante de la création de masse monétaire provient des institutions financières, sous forme de crédits qu’elles accordent notamment sous forme de prêts. »

Il rapporte les propos de François Dionne qui énumère des avantages à ce dollar numérique pour le simple utilisateur. M. Dionne est directeur des produits et des ventes chez 3iQ, une firme québécoise qui gère plus de 2 milliards d’actifs en unités bitcoin et Ethereum, les deux principales cryptomonnaies. M. Dionne trouve « que c’est une très belle nouvelle pour les Canadiens. On va avoir une monnaie qui va être plus compétitive, qui va mieux s’échanger, avec moins de frais pour les transactions. Il y aura moins de frictions, moins d’intermédiaires dans les transactions. Il y a aussi un potentiel pour de meilleures vérifications».

Qu’en est-il d’Haïti?

Le 30 avril 2020, dans son discours au Sommet de la finance, le gouverneur de la Banque de la République d’Haïti (BRH) Jean Baden Dubois a présenté les caractéristiques du projet de la gourde digitale. Selon M. Dubois, la nouvelle monnaie permettra de réduire les coûts de fabrication des billets, les coûts de transactions et les risques financiers  pour les consommateurs. La BRH a dépensé 65 millions de dollars américains en quatre ans pour la fabrication des billets en circulation. Elle aidera aussi à moderniser le système de paiement haïtien et de le mettre au diapason avec les autres banques centrales de la région et du monde. 

Pour Jean Baden Dubois, la gourde digitale permettra d’optimiser la vitesse des transactions financières en limitant les chaînes d’intermédiaires et en renforçant l’accès aux moyens de paiement à toutes les couches sociales et partout en Haïti, ce qui devrait faciliter l’inclusion financière dans des zones reculées. La gourde digitale devra permettre une plus grande utilisation de moyen de paiement alternatif, d’achat en ligne et de diminuer l’utilisation de cash.

La BRH gèrera le coffre-fort numérique ainsi que le système de détection de fraudes et des nœuds de validation. Elle alimentera les banques commerciales, les institutions financières et les clients en monnaie numérique. La banque centrale aura à effectuer la compensation bancaire, à émettre les gourdes digitales et à réguler les entreprises non bancaires ayant accès à la plateforme de la gourde digitale. 

La BRH compte sur le support des banques centrales ayant déjà effectué leur projet pilote comme la Banque centrale des Bahamas afin de parfaire son projet. Son projet pilote devrait commencer après la publication des résultats du concours national d’appellation de la gourde digitale.

Selon le gouverneur de la BRH, la technologie choisie devra garantir une disponibilité de 100 %, une protection contre tout type d’attaque et de supporter plusieurs milliers de transactions par seconde. Elle doit permettre de confirmer les transactions de détails instantanément. Ces détails ne seront visibles que pour les contreparties d’une transaction. La gourde digitale pourra être accessible via une carte à puce, un téléphone intelligent ou de base, une tablette et même un ordinateur. 

Est-ce que la survie des billets et des pièces de monnaie est menacée par la monnaie numérique? Dans les pays industrialisés, leur usage diminue fortement et tend à devenir marginal. Mais dans les pays pauvres, le virage numérique de la monnaie prendra davantage de temps.

Thomas Lalime

thomaslalime@yahoo.fr

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