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Pour une révolution de l’Internet en Haïti

Dans son rapport 2015 sur les technologies de l’information, le Groupe de travail ouvert des Nations unies sur les objectifs de développement durable avait recommandé à la communauté internationale « de s’efforcer de fournir un accès universel et abordable à Internet dans les économies les moins développées d’ici à 2020». À la lumière des tendances décrites dans le rapport, cette cible ne sera pas atteinte à l’horizon fixé.

Les rapporteurs indiquaient que « l’Internet reste inexistant, rare, inabordable ou trop lent dans de vastes régions du monde en développement ». Comme c’est le cas aujourd’hui encore en Haïti. D’après le rapport, à la fin de l’année 2013, 81 % de la population des pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) à revenu élevé utilisaient l’Internet. À la même date, le taux parmi les pays à faible revenu était 10 fois moins élevé, soit à peine 7,6 %, ce qui était inférieur au taux de pénétration observé dans les pays de l’OCDE en 1997, soit 16 ans plus tôt.

En 2013, parmi les 25 pays à faible revenu étudiés, cinq avaient un taux de pénétration supérieur à 10 % et un seul, le Kenya, avait un taux supérieur à 20 %. Ce pays avait libéralisé son secteur des télécommunications à la fin des années 90 et avait créé le « Kenya Internet Exchange Point » en 2002, ce qui a entraîné une chute spectaculaire des coûts d’exploitation et des prix de détail des fournisseurs et une augmentation du contenu local. En conséquence, la pénétration de l’Internet au Kenya est passée de 1 % en 2002 à 39 % en 2015, soit cinq fois la moyenne du groupe des pays à faible revenu.

Comme dans le cas de la téléphonie mobile, le fossé entre zones rurales et urbaines en termes de pénétration de l’Internet demeure très grand. Selon l’Union internationale des télécommunications (UIT), cela se passe dans plusieurs régions du monde. Au Guatemala par exemple, un ménage urbain a 12 fois plus de chance d’être connecté à Internet qu’un ménage rural. Et l’UIT estime que ce ratio pourrait être encore beaucoup plus élevé dans les pays à faible revenu.

La différence de rapidité d’adoption d’Internet d’un pays à l’autre est également frappante. Les pays de l’OCDE à revenu élevé n’ont mis que six ans en moyenne pour atteindre un taux de pénétration de 20 %. En revanche, seule la moitié des pays à revenu intermédiaire de la tranche inférieure ont atteint ce seuil et cela a pris presque deux fois plus de temps. De plus, alors que 90 % des pays à revenu élevé ont dépassé le seuil de 60 %, seuls 15 % des pays à revenu intermédiaire supérieur – et pas un seul pays à revenu intermédiaire de la tranche inférieure – ont déjà atteint ce seuil. Dans les pays à faible revenu, la pénétration de l’Internet a augmenté à un taux supérieur à 10 %, mais à partir d’une base très faible et la croissance tend à ralentir.

Outre l’accès et l’existence des infrastructures, le manque de contenu et des services numériques constitue un autre obstacle important à une adoption plus généralisée de l’Internet. De nombreuses personnes ne se connectent pas simplement parce que le contenu et l’accès s’avèrent très limités. De plus, les prix des Smartphones demeurent encore élevés, mais grâce à l’innovation et à la concurrence, ils devraient continuer à baisser, avaient prédit les auteurs du rapport. La chute des prix pourrait alors ouvrir la voie à la révolution mobile, une expansion rapide du haut débit mobile dans le monde entier.

Il faudra bien plus que des téléphones intelligents

Parallèlement à la baisse des prix, affirment les experts, des projets innovants pourraient remédier aux problèmes d’infrastructures qui freinent l’utilisation des smartphones. Par exemple, le projet Loon de Google prévoyait de créer un réseau de ballons placés dans la stratosphère afin de diffuser un signal sans fil 4G dans les zones rurales les plus isolées. Ce projet ne devait pas apporter de solution à court terme, mais indique plutôt le rôle que pourraient jouer les innovations de rupture pour atténuer l’obstacle représenté par un niveau insuffisant d’infrastructures.

Il serait illusoire de supposer qu’Internet deviendrait bientôt omniprésent sans action politique d’importance, indiquaient les experts. « Les décideurs doivent accélérer la libéralisation, stimuler les investissements publics et travailler en étroite collaboration avec les entreprises nationales et internationales pour attirer les investissements privés et encourager l’innovation », préconisaient-ils.

Dans cette optique, la connexion des zones rurales des pays en développement aux réseaux à large bande devrait être une priorité. Étant donné que ces zones manquent d’autres infrastructures et d’un accès aux services publics, les avantages apportés par les technologies de communication et d’information (TIC) auront un impact particulièrement important. L’amélioration des conditions et des infrastructures ainsi que la préparation de la population pourront augmenter également le potentiel de cet impact.

La fracture numérique demeure très préoccupante entre pays riches et pays pauvres, déplorait le Forum économique de Davos. Les 10 % de pays les mieux classés avaient connu une amélioration deux fois plus grande que celle des 10 % les moins classés. Beaucoup de pays en développement « dont le classement s’était amélioré au cours des dix dernières années sont maintenant confrontés à la stagnation ou à la régression, a admis Bruno Lanvin (en 2005), expert européen et coauteur du rapport. Cela s’explique en partie par les fractures persistantes entre les zones urbaines et rurales et entre les groupes de revenus au sein des pays qui excluent une grande partie de la population de l’économie numérique.

La moitié de la population mondiale disposait en 2015 d’un téléphone cellulaire et 39 % de la population avait accès à Internet, notait Thierry Geiger, économiste principal au Forum économique. Il explique : « Les téléphones portables deviennent peut-être omniprésents dans le monde entier, mais la révolution des TIC ne se fera pas par le biais de la voix ou des SMS. Sans un meilleur accès à une connexion Internet abordable, une énorme partie de la population mondiale continuera à vivre dans un état de pauvreté numérique, privée des formidables avantages économiques et sociaux que les TIC représentent. »

Cette situation s’avère très préoccupante étant donné le rythme implacable du développement technologique, avait fait remarqué Soumitra Dutta, professeure de l’Université Cornell et coauteure du rapport. Elle prévient que «les pays les moins développés risquent d’accumuler encore plus de retard ».

Pour améliorer le sort de leur population, les gouvernements doivent agir sur tous les fronts y compris sur le contenu, avait suggéré Bahjat El-Darwiche, expert des technologies numériques. «Pour inciter plus de personnes à se connecter, les marchés émergents doivent assurer un approvisionnement durable de contenus numériques locaux et pertinents, ce qui implique une action coordonnée entre les principaux acteurs jouant un rôle important dans le développement de l’écosystème numérique: les gouvernements, les marques, les opérateurs et les créateurs de contenus. »

Il doit y avoir un leadeurship éclairé du numérique en Haïti pour pouvoir profiter de ses opportunités. Il faut également un plan stratégique et de la volonté politique au plus haut sommet de l’État. Avec le télétravail, la télémédecine, le téléenseignement, la Covid-19 montre à quel point le numérique peut être un moteur de compétitivité et de productivité, des vecteurs de promotion de la croissance économique. Tout cela passera cependant par une révolution de l’Internet en Haïti.

Thomas Lalime

thomaslalime@yahoo.fr

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