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Sur les champs tourmentés de la révolution numérique, le ministre de la Culture Pradel Henriquez doit se faire stratège ou échoué bêtement .

La numérisation modifie en profondeur notre expérience culturelle, non seulement du point de vue de l’accès, de la production et de la diffusion de la culture, qui sont conditionnés aux nouvelles technologies, mais également en termes de participation, de création et d’apprentissage dans une société de la connaissance.

La transition numérique doit être accompagnée de politiques culturelles éclairées si l’on veut que les opportunités d’accès, de participation et de créativité individuelle et collective soient pleinement mises à profit.

Prendre à bras le corps la révolution numérique n’implique pas seulement d’en exploiter les poten- tialités par des projets pertinents. Elle appelle à relever des défis plus globaux qui mettent en jeu l’avenir même de la création artistique et du secteur culturel. On ne fera ici qu’esquisser quelques-unes des grandes questions auxquelles le ministère de la Culture est confronté.

Les outils et les réseaux vont-ils standardiser et affadir la production culturelle, ou au contraire, la démocratisation des outils numériques et la communication libre sur les réseaux vont-elles libérer la créativité individuelle et ouvrir la voie d’une explosion créatrice ?

Faut-il considérer que les nouvelles technologies rendent les codes et les formes de l’art du passé ob- solètes et obligent à inventer la haute culture de demain, peut-être sous forme d’hybridations entre les technologies et la création, qui casseront  les frontières entre les genres, entre le réel et le virtuel, voire entre le créateur, l’interprète et le spectateur ?

Ou bien faut-il penser au contraire que le monde du virtuel et de l’artifice, s’étant séparé des sources séculaires de l’art, va rendre encore plus précieuses et indispensables les œuvres, anciennes et nou- velles, apportant ce qui nous manquera le plus : les matériaux ou les sons naturels, la trace du regard, du geste et de la main de l’homme, une pensée inscrite dans un temps long, une inspiration reliée à une spiritualité ?

Mais le défi le plus immédiat et le plus grave provient de l’émergence dans le champ culturel d’entreprises dominantes et mondialisées qui concentrent la grande majorité des contenus, des données, des accès et des revenus. Microsoft, Apple, Google, Amazon, Netflix… ont en commun les moyens financiers énormes grâce auxquels ils absorbent les acteurs émergents afin d’enrichir leur offre et se lancent dans la production, principalement audiovisuelle, souvent avec succès.

On peut considérer que leur objectif est d’abord financier, et que leur quête d’hégémonie est au service de ce but, plus que d’un projet culturel et politique précis. Mais on peut craindre que s’ils concevaient un tel projet, l’hégémonie industrielle se transformerait alors rapidement en hégémonie culturelle.Le combat qu’on nomme « exception culturelle » a toujours été celui de David contre Goliath ; il a néanmoins réussi jusqu’à présent à assurer la survie d’une certaine conception de la culture, principalement grâce à des financements et à des réseaux nationaux de création et de diffusion. Désormais, il n’y a plus un mais plusieurs Goliath, omniprésents et séduisants.

Le numérique est bien plus qu’une dimension de la politique culturelle : il pose la question de sa mort ou de sa survie. Il invite, il oblige les ministres de la Culture en Haiti à une réflexion sur les valeurs les plus essentielles qu’il s’agit de préserver :

comment garder la création artistique reliée à l’homme, à la nature et au divin ?

Comment éviter sa marginalisation face au « mainstream » ?

Comment maintenir la voix et la vision culturelles d’Haiti audibles sur des réseaux dominés par quelques grands acteurs ?

Quel est son impact sur la perception de l’unicité/du génie du genre humain, le rôle des artistes, la propriété intellectuelle ?

Peut-elle contribuer à un avenir technologique plus humain et plus citoyen en proposant et en développant des concepts alternatifs ?

Sur les champs tourmentés de la révolution numérique, les ministres de la Culture doivent se faire stratèges ou échouées bêtement .

Henry Beaucejour

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